2016-07-04

Tolokonnikova

ELLE
Nadia Tolokonnikova : « Je ne suis plus la Pussy Riot d’avant ! »
On l’a connue en performeuse punk anti-Poutine. Deux ans après sa libération, Nadia Tolokonnikova publie un livre manifeste, entre dérision et rébellion.
Nadejda (Nadia) Tolokonnikova a gardé dans sa chevelure brune des mèches vertes et sur ses mains des ongles multicolores. Clin d’œil aux couleurs acidulées qu’elle portait quand elle hurlait avec les Pussy Riot des chansons punk anti-Poutine et féministes dans le métro ou une cathédrale moscovite. Cette dernière performance lui a valu, en août 2012, d’être enfermée dix-huit mois dans les camps les plus durs de Russie. Dans « Désirs de révolution », un livre mêlant chansons, tweets révolutionnaires et souvenirs, elle raconte les débuts des Pussy Riot, le procès, les amours derrière les barreaux. À visage découvert, quelque part entre Lady Gaga et Andreï Sakharov, Nadia continue de défier Vladimir Poutine. Rencontre.

ELLE. Dans votre livre, vous racontez que, quand vous vous présentez en quelques mots, vous dites « Nadia. Two years of prison ». Ces années vous définissent-elles ?
Nadia Tolokonnikova. Pourquoi pas ? Cela dit beaucoup de soi. Mais il ne faut pas prendre ce que j’écris au premier degré. Tout est une grande blague pour moi. J’ai fini en prison parce que Vladimir Poutine se prend trop au sérieux. Des gamines en collant avec des cagoules, cela aurait dû le faire mourir de rire.
ELLE. Vous vivez à Moscou. Êtes-vous libre d’aller et venir ?
Nadia Tolokonnikova. Je suis libre. Et le pouvoir est libre de me surveiller, de m’arrêter, de me tabasser… Il y a différentes sortes de libertés en Russie ! Un de mes amis a été attaqué en Tchétchénie, il a été battu, la voiture dans laquelle il se trouvait a été brûlée, le conducteur a eu la jambe cassée. Mais on continue.
ELLE. Votre dernier clip dénonce la corruption du procureur général de Russie. Avez-vous pris des risques en le tournant à Moscou ?
Nadia Tolokonnikova. Il nous a surtout été difficile de trouver des gens pour participer au tournage. Tout le monde craignait que ce ne soit trop dangereux de critiquer la clique de Poutine. De nombreux participants ont ensuite perdu leur travail, en mesure de rétorsion. Le lendemain de la diffusion, la chorégraphe a été limogée de son poste de directrice d’un théâtre.
ELLE. Aucune d’entre vous ne porte de cagoule. Le mode d’action des Pussy Riot a-t-il changé ?
Nadia Tolokonnikova. Si vous regardez bien la vidéo, certaines ont des masques d’oiseaux. Quant à moi, tout le monde connaît mon visage. Ce n’était pas ma décision de le révéler, mais celle du gouvernement. Ce serait ridicule de prétendre qu’il ne s’est rien passé. Et terriblement ennuyeux de faire la même chose encore et encore. Je sais qu’on voudrait que je sois la Pussy Riot d’il y a cinq ans, mais je ne le suis plus !
ELLE. Vos performances n’étaient-elles pas aussi inscrites dans une période d’espoir, révolue aujourd’hui ?
Nadia Tolokonnikova. Fin 2011, quand nous avons commencé, nous pensions que les choses pouvaient changer. Il y avait dans l’air quelque chose de burlesque, de carnavalesque, de drôle… Cette Russie n’existe plus. Les artistes doivent être en phase avec l’époque, or, la population aujourd’hui est apathique. Elle a peur. Les gens ne pensent plus à rire, mais à survivre. Nous sommes en pleine crise économique, nous sommes en guerre, en particulier en Ukraine. Il ne serait pas éthique de chanter en robe d’été dans la rue.
ELLE. Qui sont les Pussy Riot aujourd’hui ?
Nadia Tolokonnikova. Qui veut peut rejoindre le collectif. Même si ce ne sera pas bon pour sa carrière ! J’ai fondé les Pussy Riot avec Katia Samutsevich, mais elle ne semble plus intéressée. Quant à Macha [Macha Alyokhina, qui a également été emprisonnée presque deux ans, ndlr], elle ne participe plus aux performances artistiques. Mais nous travaillons ensemble au sein de notre ONG, Zona Prava, pour défendre les droits des détenus et nous avons créé ensemble un site d’information, Media Zona.
ELLE. Après votre libération, vous avez été, pour l’Occident, une sorte d’icône pop. vous avez posé dans des magazines.Cela a-t-il été compliqué à concilier avec votre culture punk ?
Nadia Tolokonnikova. Beyoncé et Lady Gaga sont des icônes pop. J’aimerais avoir leur pouvoir. Moi, je ne suis qu’une artiste de niche. Ce qui s’est passé, c’est que, après ma libération, je n’ai pas osé dire « fuck ». Je ne pouvais même pas écrire ce que je voulais sur Facebook car tout le monde, en Russie, attendait de moi que je sois Sakharov. Quand vous avez été un prisonnier politique, vous avez le devoir moral d’être exemplaire. Mais je ne veux pas être un modèle. Au bout d’un an, j’ai retrouvé ma liberté de parole.
ELLE. « Désirs de révolution » n’est pour l’instant pas publié en Russie. S’adresse-t-il aux jeunes Occidentaux ?
Nadia Tolokonnikova. Le besoin de révolution ne concerne pas que la Russie. J’ai beaucoup voyagé, il y a beaucoup à faire ailleurs. Aux États-Unis, par exemple, où j’ai passé trois mois, un ami a vu un proche mourir d’un cancer parce qu’il n’avait pas les moyens de payer son traitement. Même sous Poutine, nous bénéficions d’un meilleur accès aux soins. C’est ainsi que j’en suis venue à soutenir Bernie Sanders. Cela devrait inspirer d’autres politiques, y compris en Russie.
ELLE. Vous écrivez des chansons sur Bernie Sanders et sur Donald Trump. De quoi parlent-elles ?
Nadia Tolokonnikova. De cette Amérique qui laisse tuer les gamins noirs dans la rue, ferme la porte aux réfugiés… Je ne prétends pas influencer le débat politique américain. Si je pouvais inspirer une ou deux chansons politiques, ce serait déjà bien.
ELLE. Parlez-nous de votre site, Media Zona.
Nadia Tolokonnikova. En 2014, après notre libération, le gouvernement russe a fermé de nombreux médias indépendants. De très bons journalistes se sont retrouvés sans travail ou ont dû démissionner pour éviter la censure. Nous avons décidé de créer notre propre média, financé avec nos concerts, nos discours… Nous avons commencé par couvrir des procès politiques et les violences policières pour montrer enfin la réalité de la société russe. Depuis l’an dernier, nous traitons aussi des questions politiques comme les élections locales, la corruption, la persécution d’activistes. Notre but est de fournir des faits, pas des opinions.
ELLE. Votre troisième pilier d’action est la défense des droits des détenus. Où en êtes-vous ?
Nadia Tolokonnikova. Nous venons de remporter une victoire devant la Cour européenne des droits de l’homme. Nous avions obtenu la libération d’un premier prisonnier atteint d’un cancer, fin 2014, mais la loi qui permet de libérer les détenus gravement malades n’est pas appliquée. Il faut se battre devant un tribunal. Nous avons ainsi fait libérer 18 personnes qui risquaient de mourir, faute de soins. Avec notre aide, ce premier détenu a porté plainte contre le gouvernement pour avoir empêché un accès au traitement. Il a obtenu 20 000 euros. Nous espérons avoir gain de cause sur 15 dossiers similaires. Nous avons également obtenu l’ouverture d’enquêtes sur des tortures policières. Voilà ce qui a du sens pour moi aujourd’hui.
« Désirs de révolution », de Nadejda Tolokonnikova (éd. Flammarion).

tempsreel.nouvelobs.com
Nadejda, Pussy Riots : "Nous avons besoin d'une révolution"
Nadejda Tolokonnikova est le leader du célèbre groupe punk anti-Poutine. A 26 ans, la jeune artiste, emprisonnée durant deux ans, publie un livre sur son histoire et appelle à l'insurrection. Rencontre.
Elles étaient trois et se sont séparées. Désormais les "Pussy Riots", ce célèbre groupe punko-libertaire russe qui a défié Poutine, c’est elle : Nadejda Tolokonnikova, 26 ans, et la beauté du diable. A 18 ans, elle vivait dans des squats et participait, nue et enceinte, à une orgie sexuelle au milieu des ours du Muséum d’histoire naturelle de Moscou, un happening filmé et diffusé sur les réseaux sociaux, censé moquer la politique nataliste du Kremlin…  C’était en 2007, les premiers pas du groupe et le début des 400 coups…
Condamnée à deux ans de camp de travail pour avoir chanté en février 2012 une "prière punk" contre le président Russe dans la cathédrale du Christ-Saint-Sauveur à Moscou, la jeune femme, soutenue par Madonna et Hillary Clinton, qui publie aujourd’hui chez Flammarion un livre très personnel sur son histoire, n’a rien perdu de sa détermination.
On la rencontre à Paris, calme et posée, tout en retenue, dans un hôtel chic du sixième arrondissement. Seule la discrète mèche verte fondue dans le casque de cheveux noirs et les ongles assortis, parfaitement manucurés dans un camaïeu de bleu, rappellent son passé de punkette féministe délurée. Derrière sa froideur apparente et ses demi-sourires un peu crispés, on la devine timide, fragile, inquiète de ne pas être à la hauteur. Comme dépassée par ce tourbillon médiatique, où on lui demande de se prononcer sur la crise syrienne et d’expliquer le retrait des troupes russes... Elle n’est pas experte en relations internationales ni en stratégie militaire. Tout ce qu’elle veut, c’est se battre pour le retour de la liberté dans son pays. C’est tout et c’est beaucoup. Rencontre avec une jeune artiste touchante qui n’a pas froid aux yeux.

Où en sont les Pussy Riot aujourd’hui ?
- Elles vont très bien ! Je viens de tourner un clip intitulé "Chaika", du nom du procureur général de Russie. Diffusé sur YouTube, il parle de son fils, un personnage qui illustre parfaitement la corruption des élites russes, la manière éhontée dont elles s’enrichissent, leur activités criminelles et leurs liens avec la pègre, l’argent planqué dans des paradis fiscaux… Son cas a clairement été mis en évidence par l’opposant Alexei Navalny, avec sa fondation anti-corruption. Cet activiste est devenu le principal opposant de Poutine. J’ai fait ce clip pour l’aider, pour relayer son travail. Et je l’ai dit d’emblée : toute ressemblance avec des faits réels et des personnes connues, n’est pas un hasard, mais intentionnelle.

Arrêtée à 22 ans, vous avez été emprisonnée durant deux ans dans un camp de travail. Même si vous en parlez avec beaucoup de retenue, ce que vous racontez dans votre livre fait froid dans le dos. Comment se reconstruit-on après une telle épreuve ?
- Chaque matin, en me levant, je suis confrontée à un tas de problèmes concrets : comment trouver un bon caméraman, comment louer une salle… Avec mon mari, nous développons aujourd’hui un site d’information en ligne, qui dénonce les abus de pouvoir, les conditions de vie dans les prisons, les exactions… En tout, nous avons une trentaine de personnes qui travaillent avec nous, des journalistes, des techniciens, des juristes, qu’il faut payer chaque mois. Je n’ai franchement pas le temps de me poser de questions existentielles, d’avoir des états d’âme, ni même de me demander si j’ai peur.

Depuis vous avez été arrêtée à plusieurs reprises, interrogée, battue… Mais vous restez à Moscou…
- Oui, car c’est là que je peux être utile et faire des choses. Attention, je ne suis pas héroïque. J’ai la chance de beaucoup voyager, je viens de passer un mois aux Etats-Unis, mais demain, je rentre à Moscou. Pour l’instant, je reste en Russie, car c’est là qu’est mon combat. De toute façon, le danger est partout, à Paris comme à Moscou. Je préfère prendre des risques et faire bouger les choses, qu’être à l’abri et m’ennuyer. Mais je ne dis pas que j’y resterai toujours ! Peut-être qu’un jour je partirai et il ne faudra pas me reprocher d’être lâche ; c’est comme promettre qu’on ne parlera pas sous la torture. On ne sait jamais ce qui peut se passer ni comment on va réagir. J’ai une fille de huit ans que je dois protéger.

Durant votre arrestation, vous avez bénéficié d’un large soutien international, jusqu'à Madonna, mais finalement pas tellement en Russie.
- C’est tout à fait normal. D’abord, je ne plais pas à tout le monde. Ce n’est pas mon but. Ensuite, me soutenir, en Russie, c’est se mettre en danger, risquer d’être arrêté, de perdre son travail. C’est beaucoup plus dangereux pour un étudiant russe d’aller à une manifestation illégale de soutien aux Pussy Riots, que pour Madonna, de me faire monter sur scène à son concert. Même si j’ai beaucoup de respect pour Madonna, elle prend nettement moins de risques. Les Russes doivent-ils se mettre en danger pour me défendre ? Je comprends qu’ils ne le fassent pas, et je ne le leur demande pas. A leur place, je ferais sans doute la même chose.

Vous appelez à la révolution... En même temps, tous les sondages le montrent, malgré la crise économique, Vladimir Poutine reste très populaire en Russie…
- Et alors ? Hitler aussi était populaire en Allemagne. Poutine utilise les même ressorts : la peur, le nationalisme, l’intolérance, le repli sur soi… Les médias sont sous contrôle. Les Russes sont quotidiennement bombardés d’une propagande permanente. La vie des gens est aujourd’hui très difficile. Beaucoup sont obligés d’avoir deux emplois et quelquefois ils n’arrivent même pas à gagner 100 euros par mois. Ils luttent pour nourrir leur famille, ils n’ont pas le temps d’aller chercher des informations sur Internet, ils sont dévorés par le quotidien. Ils entendent à la télévision que je suis payée par Hillary Clinton pour détruire la Russie. Et ils se disent que si les médias le disent, c’est que ça doit être vrai.

Vous êtes née dans les années Eltsine. Ne pensez-vous pas qu’après les pénuries de l’époque Gorbatchev et la période de chaos total qui a suivi, les Russes aspiraient à un retour à un certain retour à l’ordre, à une normalité, avec enfin un vrai "patron" à la tête le pays comme on dit à Moscou ?
- Le problème, c’est que Poutine n’est ni un vrai patron, ni un bon manager ; il n’a pas restauré l’ordre, mais installé un système de prébendes, institutionnalisé la corruption. Il n’a pas diversifié l’économie, qui continue à dépendre quasi exclusivement des hydrocarbures, avec les résultats que l’on voit aujourd’hui. Les prix augmentent, les caisses sont vides. Les produits occidentaux sont boycottés, mais on ne voit pas de produits russes à la place, car l’industrie russe est détruite.

Vous avez commencé à militer contre Poutine en 2007. La situation s’est elle dégradée depuis ?
- Vous n’imaginez pas à quel point. Entre le moment où j’ai été arrêtée, en 2012 et le moment où je suis sortie de prison, en 2014, l’atmosphère avait complètement changé. J’ai retrouvé des gens complètement déprimés, apathiques. Je disais à mes amis, c’était à se demander qui avait été en prison ! Entre temps il y avait eu la guerre en Ukraine, l’avion de ligne de la Malaysian Airlines abattu au dessus de l’Ukraine.
Dans les prisons, on torture, on exécute. Les espaces de liberté se sont refermés. Il se passe des choses dans l’opposition, mais comme à l’époque soviétique, c’est très difficile de le faire savoir à l’extérieur. Et notre travail aussi a changé. Aujourd’hui, les premiers happenings burlesques, colorés, joyeux des débuts ne sont plus du tout de mise. La situation est très sombre.

Votre livre est-il publié en Russie ?
- Bien sûr que non. L’éditeur qui déciderait de le publier prendrait un énorme risque. Personne ne voudra le faire et je ne le demanderai pas. Ce ne serait pas éthique de mettre quelqu'un en danger. Je ne peux même pas trouver un imprimeur qui accepte de le reproduire. Mon seul espoir, c’est de le mettre en ligne. Encore faut il trouver la bonne plateforme. Ce n‘est pas si facile. On est revenu au temps de l’Union soviétique, à l’époque du samizdat.

Propos recueillis par Natacha Tatu