2013-02-14

Love

You may say that one can take away everything from a human being except the faculty of thinking and imagining. You have no idea. One can turn a human being into a skeleton gurgling with diarrhea, without time or energy to think. Imagination is the first luxury of a body receiving sufficient nourishment, enjoying a margin of free time, possessing the rudiments from which dreams are fashioned. People do not dream in Auschwitz, they were in a state of delirium.
And yet you might counter, each had his own stock of memories? No, one couldn’t be sustained by one’s past, draw from its resources. It had become unreal, unbelievable. Everything that had become our previous existence had unraveled. What did we speak of? Material, usable things. We had to omit anything that might awaken pain or regret. We never spoke of love.

Charlotte Delbo, Auschwitz and After

Vous direz qu’on peut tout enlever à un être humain sauf sa faculté de penser et d’imaginer. Vous ne savez pas. On peut faire d’un être humain un squelette où gargouille la diarrhée, lui ôter le temps de penser, la force de penser. L’imaginaire est le premier luxe du corps qui reçoit assez de nourriture, jouit d’une frange de temps libre, dispose de rudiments pour façonner ses rêves. A Auschwittz, on ne rêvait pas, on délirait.
Cependant, objecterez-vous, chacun n'avait-il pas son bagage de souvenirs ? Non. Le passé ne nous était d'aucun secours, d'aucune ressource. Il était devenu irréel, incroyable. Tout ce qui avait été notre existence d'avant s'effilochait. Parler restait la seule évasion, notre délire. De quoi parlions-nous ? De choses matérielles et consommables, ou réalisables. Il fallait écarter tout ce qui éveillait la douleur ou le regret. Nous ne parlions pas d'amour.

Charlotte Delbo, Auschwitz et après, II, 
Une connaissance inutile, 
Les Editions de Minuit, 1970