2013-02-23

Le Matin


LE MATIN
Du bord de l'obscurité une voix criait "Aufstehen". De l'obscurité une voix en écho criait "Stavache", et il y avait un remuement noir d'où chacune tirait ses membres. Nous n'avions qu'à trouver nos chaussures pour sauter en bas. Sur celles qui ne surgissaient pas assez vite des couvertures, la lanière sifflait et cinglait. La lanière, à la main de la stubhova debout dans l'allée, volait jusqu'au troisième étage, volait jusqu'au milieu des carrés, fouettait les visages, les jambes endolories de sommeil. Quand tout remuait et bougeait, quand les couvertures partout se secouaient et se pliaient, on entendait un bruit de métal qui s'entrechoque, la vapeur brouillait le clignotement de la bougie au centre de l'obscurité, on découvrait les bidons pour servir le thé. Et celles qui venaient d'entrer s'appuyaient au mur, la respiration accélérée, aidant leur coeur de la main sur la poitrine. Elles revenaient des cuisines qui étaient loin, loin quand on porte un bidon énorme dont les poignées tranchent les paumes. Loin dans la neige, dans le verglas ou dans la boue où on avance de trois pas, reculant de deux, avançant et reculant, tombant et se relevant et retombant sous la charge trop lourde à des bras sans force. Lorsqu'elles ont repris haleine, elles disent : "II fait froid ce matin, plus froid que cette nuit." Elles disent "ce matin". Il est pleine nuit, passé trois heures à peine.
Le thé fume en odeur écoeurante. Les stubhovas le servent chichement à nos soifs de fièvre. Elles en gardent la plus grande part pour leur toilette. C'est la meilleure utilisation qu'on en puisse faire, certes, et le désir nous vient de nous laver nous aussi dans une bonne eau chaude. Nous ne nous sommes pas lavées depuis notre arrivée, pas même les mains à l'eau froide. Nous prenons le thé dans nos gamelles qui sentent la soupe de la veille. Il n'y a pas d'eau pour les gamelles non plus. Prendre son thé, c'est l'emporter de haute lutte, dans une mêlée de coups de bâton, de coups de coude, de coups de poing, de hurlements. Dévorées par la soif et la fièvre, nous tourbillonnons dans la mêlée. Nous buvons debout, bousculées par celles qui craignent de n'être pas servies et par celles qui veulent sortir, parce qu'elles doivent sortir tout de suite, dès qu'elles sont debout il faut qu'elles sortent tout de suite. Le sifflet siffle le dernier coup. Alles raus.
La porte est ouverte aux étoiles. Chaque matin il n'a jamais fait aussi froid. Chaque matin on a l'impression que si on l'a supporté jusqu'ici, maintenant c'est trop, on ne peut plus. Au seuil des étoiles on hésite, on voudrait reculer. Alors les bâtons, les lanières et les hurlements se déchaînent. Les premières près de la porte sont projetées dans le froid. Du fond du block, sous les bâtons, une poussée projette tout le monde dans le froid.
Dehors, c'est la terre à découvert, des tas de pierres, des tas de terre, autant d'obstacles à contourner, des fossés à éviter, avec le verglas, la boue ou la neige et les excréments de la nuit. Dehors, le froid saisit, saisit jusqu'aux os. Nous sommes transpercées de froid. En lames glacées. Dehors, la nuit est claire de froid. Les ombres de lune sont bleues sur le verglas ou sur la neige.
C'est l'appel. Tous les blocks rendent leurs ombres. Avec des mouvements gourds de froid et de fatigue une foule titube vers la Lagerstrasse . La foule s'ordonne par rangs de cinq dans une confusion de cris et de coups. Il faut longtemps pour que se rangent toutes ces ombres qui perdent pied dans le verglas, dans la boue ou dans la neige, toutes ces ombres qui se cherchent et se rapprochent pour être au vent glacé de moindre prise possible.
Puis le silence s'établit.
Le cou dans les épaules, le thorax rentré, chacune met ses mains sous les bras de celle qui est devant elle. Au premier rang, elles ne peuvent le faire, on les relaie. Dos contre poitrine, nous nous tenons serrées, et tout en établissant ainsi pour toutes une même circulation, un même réseau sanguin, nous sommes toutes glacées. Anéanties par le froid. Les pieds, qui restent extrémités lointaines et séparées, cessent d'exister. Les godasses étaient encore mouillées de la neige ou de la boue d'hier, de tous les hiers. Elles ne sèchent jamais.
Il faudra rester des heures immobiles dans le froid et dans le vent. Nous ne parlons pas. Les paroles glacent sur nos lèvres. Le froid frappe de stupeur tout un peuple de femmes qui restent debout immobiles. Dans la nuit. Dans le froid. Dans le vent.
Nous restons debout immobiles et l'admirable est que nous restions debout. Pourquoi ? Personne ne pense "à quoi bon" ou bien ne le dit pas. A la limite de nos forces, nous restons debout.
Je suis debout au milieu de mes camarades et je pense que si un jour je reviens et si je veux expliquer cet inexplicable, je dirai : "Je me disais : il faut que tu tiennes, il faut que tu tiennes debout pendant tout l’appel. Il faut que tu tiennes aujourd’hui encore. C’est parce que tu auras tenu aujourd’hui encore que tu reviendras si un jour tu reviens". Et ce sera faux. Je ne me disais rien. Je ne pensais rien. La volonté de résister était sans doute dans un ressort beaucoup plus enfoui et secret qui s'est brisé depuis, je ne saurais jamais. Et si les mortes avaient exigé de celles qui reviendraient qu’elles rendissent des comptes, elles en seraient incapables. Je ne pensais rien. Je ne regardais rien. Je ne ressentais rien. J’étais un squelette de froid avec le froid qui souffle dans tous ces gouffres que font les côtes à un squelette.
Je suis debout au milieu de mes camarades. Je ne regarde pas les étoiles. Elles sont coupantes de froid. Je ne regarde pas les barbelés éclairés blanc dans la nuit. Ce sont des griffes de froid. Je ne regarde rien. Je vois ma mère avec ce masque de volonté durcie qu'est devenu son visage. Ma mère. Loin. Je ne regarde rien. Je ne pense rien.
Chaque bouffée aspirée est si froide qu’elle met à vif tout le circuit respiratoire. Le froid nous dévêt. La peau cesse d'être cette enveloppe protectrice, bien fermée qu'elle est au corps, même au chaud du ventre. Les poumons claquent dans le vent de glace. Du linge sur une corde. Le coeur est rétréci de froid, contracté, contracté à faire mal et soudain je sens quelque chose qui casse, là, à mon coeur. Mon coeur se décroche de sa poitrine et de tout ce qui l’entoure et le cale en place. Je sens une pierre qui tombe à l’intérieur de moi, tombe d’un coup. C’est mon coeur. Et un merveilleux bien être l’envahit. Comme on est bien, débarrassé de ce coeur fragile et exigeant. On se détend dans une légèreté qui doit être celle du bonheur. Tout fond en moi, tout prend la fluidité du bonheur. Je m’abandonne et c’est doux de s’abandonner à la mort, plus doux qu’à l’amour et de savoir que c’est fini, fini de souffrir et de lutter, fini de demander l’impossible à ce coeur qui n’en pleut plus. Le vertige dure moins qu’un éclair, assez pour toucher un bonheur qu’on ne savait pas exister.
Et quand je reviens à moi, c’est au choc des gifles que m’applique Viva sur les joues, de toute sa force, en serrant la bouche, en détournant les yeux. Viva est forte. Elle ne s’évanouit pas à l’appel. Moi, tous les matins. Viva ne devra jamais le savoir.
Elle dit et dit encore mon nom qui m’arrive lointain du fond du vide – c’est la voix de ma mère que j’entends. La voix se fait dure: "Du cran. Debout." Et je sens que je tiens après Viva autant que l’enfant après sa mère. Je suis suspendue à elle qui m’a retenue de tomber dans la neige d’où on ne se relève pas. Et il me faut lutter pour choisir entre cette conscience qui est souffrance et cet abandon qui était bonheur, et je choisis parce que Viva me dit: "Du cran. Debout." Je ne discute pas son ordre, pourtant j’ai envie de céder une fois, une fois puisque ce sera la seule. C’est si facile de mourir ici. Seulement laisser aller son coeur.
Je reprends possession de moi, je reprends possession de mon corps comme d'un vêtement qu'on endosse froid de mouillé, de mon pouls qui revient et qui bat, de mes lèvres brûlées de froid avec les commissures qui s'arrachent. Je reprends possession de l'angoisse qui m'habite et de mon espoir que je violente.
Viva a quitté sa voix dure et demande : "Tu es mieux ?" et sa voix est si réconfortante de tendresse que je réponds : "Oui, Viva. Je suis mieux." Ce sont mes lèvres qui répondent en se déchirant un peu davantage aux gerçures de fièvre et de froid.
Je suis au milieu de mes camarades. Je reprends place dans la pauvre commune chaleur que crée notre contact et, puisqu'il faut revenir à soi tout à fait, je reviens à l'appel et je pense : C'est l'appel du matin — quel titre poétique ce serait —, c'est l'appel du matin. Je ne savais plus si c'était le matin ou le soir.
C'est l'appel du matin. Le ciel se colore lentement à l'est. Une gerbe de flammes s'y répand, des flammes glacées, et l'ombre qui noie nos ombres se dissout peu à peu et de ces ombres se modèlent les visages. Tous ces visages sont violacés et livides, s'accentuent en violacé et en livide à proportion de la clarté qui gagne le ciel et on distingue maintenant ceux que la mort a touchés cette nuit, qu'elle enlèvera ce soir. Car la mort se peint sur le visage, s'y plaque implacablement et il n'est pas besoin que nos regards se rencontrent pour que nous comprenions toutes en regardant Suzanne Rose qu'elle va mourir, en regardant Mounette qu'elle va mourir. La mort est marquée à la peau collée aux pommettes, à la peau collée aux orbites, à la peau collée aux maxillaires. Et nous savons qu'il ne servirait de rien à présent d'évoquer leur maison ou leur fils ou leur mère. Il est trop tard. Nous ne pouvons plus rien pour elles.
L'ombre se dissout un peu plus. Les aboiements des chiens se rapprochent. Ce sont les SS qui arrivent. Les blockhovas crient "Silence !" dans leurs langues impossibles. Le froid mord aux mains qui sortent de sous les bras. Quinze mille femmes se mettent au garde-à-vous.
Les SS passent - grandes dans la pèlerine noire, les bottes, le haut capuchon noir. Elles passent et comptent. Et cela dure longtemps.
Quand elles sont passées, chacune remet ses mains aux creux des aisselles de l'autre, les toux jusque-là contenues s'exhalent et les blockhovas crient "Silence!" aux toux dans leurs langues impossibles. Il faut attendre encore, attendre le jour.
L'ombre se dissout. Le ciel s'embrase. On voit maintenant passer d'hallucinants cortèges. La petite Rolande demande  : "Laissez-moi me mettre au premier rang, je veux voir." Elle dira plus tard : "J'étais sûre de la reconnaître, elle avait les pieds déformés, j'étais sûre de la reconnaître à ses pieds." Sa mère était partie au revir quelques jours auparavant. Chaque matin elle guettait pour se rappeler quel jour sa mère serait morte.
Il passe d'hallucinants cortèges. Ce sont les mortes de la nuit qu'on sort des revirs pour les porter à la morgue. Elles sont nues sur un brancard de branches grossièrement assemblées, un brancard trop court. Les jambes — les tibias — pendent avec les pieds au bout, maigres et nus. La tête pend de l'autre côté, osseuse et rasée. Une couverture en loques est jetée au milieu. Quatre prisonnières tiennent chacune une poignée du brancard et c'est vrai qu'on s'en va les pieds devant, c'était toujours dans ce sens-là qu'elles les portaient. Elles marchent péniblement dans la neige ou dans la boue, vont jeter le cadavre sur le tas près du 25, reviennent la civière vide à peine moins lourde et passent de nouveau avec un autre cadavre. C'est tous les jours leur travail de tout le jour.
Je les regarde passer et je me raidis. Tout à l'heure je cédais à la mort. À chaque aube, la tentation. Quand passe la civière, je me raidis. Je veux mourir mais pas passer sur la petite civière. Pas passer sur la petite civière avec les jambes qui pendent et la tête qui pend, nue sous la couverture en loques. Je ne veux pas passer sur la petite civière.
La mort me rassure : je ne le sentirais pas. "Tu n'as pas peur du crématoire, alors pourquoi ?" Qu'elle est fraternelle, la mort. Ceux qui l'ont peinte avec une face hideuse ne l'avaient jamais vue. La répugnance l'emporte. Je ne veux pas passer sur la petite civière.
Alors je sais que toutes celles qui passent, passent pour moi, que toutes celles qui meurent meurent pour moi. Je les regarde passer et je dis non. Se laisser glisser dans la mort, ici dans la neige. Laisse-toi glisser. Non parce qu’il y a la petite civière. Il y a la petite civière. Je ne veux pas passer sur la petite civière.
L'ombre se dissout tout à fait. Il fait plus froid. J'entends mon cœur et je lui parle comme Arnolphe à son cœur. Je lui parle. Quand viendra le jour où cessera cette commande a un cœur, Je lui parle.
Quand viendra le jour où cessera cette commande à un cœur, à des poumons, à des muscles ? Le jour où finira cette solidarité obligée du cerveau, des nerfs, des os et de tous ces organes qu'on a dans le ventre ? Quand viendra le jour où nous ne nous connaîtrons plus, mon cœur et moi ?
Le rouge du ciel s'éteint et tout le ciel blêmit et au loin du ciel blême apparaissent les corbeaux qui fondent noirs sur le camp, en vols épais. Nous attendons la fin de l'appel.
Nous attendons la fin de l'appel pour partir au travail.

Charlotte Delbo, rescapée d'Auschwitz,
Auschwitz et après, Aucun de nous ne reviendra,
Editions de Minuit, 1970.