2011-10-24

Depuis la triste fin des Osages

Relation d’un voyage chez les sauvages de Paris
George Sand, Le Diable à Paris, 1845-1846


Lettre à un ami

Jusqu'ici, mon vieux ami, tu m'as humilié de ta supériorité comme voyageur, et tandis que je n'avais à te parler que de Venise ou de Palma , toi, Malgache intrépide, tu me promenais, dans tes récits merveilleux, de l'Atlas au cap de Bonne-Espérance, et de Sainte-Hélène à l'île Maurice. II était temps de me lancer à mon tour dans les grandes expéditions. Ce désir m'avait tourmenté durant toute ma jeunesse, et, sur le déclin de mes jours, je sentais bien qu'il fallait renoncer à mes rêves, ou changer enfin en exploits sérieux de longues et stériles velléités.
C'est pourquoi, pas plus loin qu'hier matin, je me décidai au départ, et, de retour le soir même, après la plus heureuse traversée, je me promis de t'adresser le récit de mes aventures.
Ne voulant pas faire les choses à demi, je me dirigeai d'un seul bond vers les antiques solitudes du Nouveau Monde, et après avoir consacré la matinée à faire une pacotille de drap écarlate, de plumes d'autruche peintes des couleurs les plus tranchantes, et de verroteries bariolées, je rassemblai ma famille et partis avec elle vers midi, par un temps favorable. J'oubliai, il est vrai, de faire mon testament et d'adresser de solennels adieux à mes amis. Le navire mettait à la voile... je veux dire que le sapin attendait dans la rue, et, grâce au pilote expérimenté qui tenait le gouvernail de ce véhicule, nous arrivâmes sans encombre rue du Faubourg-Saint-Honoré, où nous devions prendre terre chez les Peaux Rouges de l'Amérique du Nord.
En d'autres termes, nous fûmes admis par M. Catlin à visiter l'intérieur de la salle Valentino, au sein de laquelle devait s'effectuer notre voyage, à travers quarante-huit tribus indiennes, sur un territoire de douze ou quinze cents milles d'étendue.
M. Catlin est un voyageur modèle, digne de rivaliser avec toi, cher Malgache, pour le courage, la persévérance, la sobriété, et l'amour de la science. Mais, tandis que tu t'es appliqué spécialement à l'étude des plantes et de leurs hôtes charmants, les papillons et les scarabées, il a tourné ses observations, lui, sur un sujet qui intéresse plus directement les peintres et les romanciers, l'étude de la forme humaine et celle du paysage.
Convaincu avec trop de raison de la rapide et prochaine extinction des races indigènes de l'Amérique du Nord , et reconnaissant pour l'avenir l'importance d'une histoire pittoresque de ces peuples, M. Catlin est parti seul, sans amis et sans conseils, armé de ses pinceaux et de sa palette, pour fixer sur la toile et sauver de l'oubli les traits, les mœurs et les costumes de ces peuplades dites sauvages, et qu'il faudrait plutôt désigner par le nom d'hommes primitifs. Il a consacré huit années à cette exploration, et visité, au péril de sa vie, les divers établissements d'une population d'environ cinq cent mille âmes, aujourd'hui déjà réduite de plus de la moitié, par l'envahissement du territoire, l'eau-de-vie, la poudre à canon, la petite vérole et autres bienfaits de la civilisation.
Cette collection contient, outre un musée d'armes, de costumes, de crânes et d'ustensiles des plus curieux, plus de cinq cents tableaux dont une partie est une galerie de portraits d'après nature d'hommes et de femmes distingués des différentes tribus, et le reste une série de paysages et de scènes de la vie indienne, jeux, chasses, danses, sacrifices, combats, mystères, etc. Dans un modeste prospectus, M. Catlin réclame l'indulgence du public pour des esquisses faites rapidement, à travers mille dangers, et quelquefois sur un canot qu'il fallait pagayer d'une main tandis qu'il peignait de l'autre.
La vérité est que le peintre voyageur partit sans talent, et qu'il serait trop facile de critiquer la couleur de certains paysages, le dessin de certaines figures. Mais il lui est arrivé d'acquérir peu à peu le résultat mérité par la persévérance, la bonne foi et le sentiment qu'on a de l'art, lors même qu'on en ignore la pratique. Ainsi tout artiste reconnaîtra dans ses peintures un talent de naïveté, et, dans la plupart des portraits, un éminent talent de conscience, une vérité parlante dans les physionomies, des détails d'un dessin excellent, tout d'inspiration ou de divination, enfin ce quelque chose de senti et de compris que nul ne peut acquérir s'il n'en est doué, et qu'aucune théorie froidement acquise ne remplace.
J'ai donc parcouru les tribus indiennes sans fatigue et sans danger ; j'ai vu leurs traits, j'ai touché leurs armes, leurs pipes, leurs scalps ; j'ai assisté à leurs initiations terribles, à leurs chasses audacieuses, à leurs danses effrayantes; je suis entré sous leurs wigwams. Tout cela mérite bien que les bons habitants de Paris qui connaissent déjà poétiquement ces contrées, grâce à Chateaubriand, à Cooper, etc., quittent le coin de leur feu et aillent s'assurer par leurs yeux de la vérité de ces belles descriptions et de ces piquants récits. Les yeux nous en apprennent encore plus que l'imagination; et chacun, transformant par son sentiment individuel les impressions diverses qu'il reçoit par les sens, chacun, après avoir fait le tour du musée Catlin, peut connaître l'Amérique sauvage encore mieux qu'il ne l'a fait jusqu'ici par la lecture et la rêverie.
Chez la plupart de ces Indiens, M. Catlin a été reçu avec l'antique hospitalité. Il a trouvé chez eux de la droiture et de la bonté; mais parfois il a failli être victime de leurs préjugés , ce monde mystérieux contre lequel viennent échouer fatalement la prudence et les prévisions des blancs. Un jour, entre autres, ayant obtenu de faire le portrait d'un chef, il se plut à retracer les belles lignes de son profil; mais un des guerriers, qui l'examinait, dit au chef: « Ce blanc te méprise, il ne fait que la moitié de toi, et veut dire par là qu'il te prend pour une moitié d'homme. » A l'instant même, le chef, quittant brusquement la pose, s'élança sur celui qui venait de faire cette outrageante réflexion, et un combat furieux s'engagea entre eux. L'artiste, incertain de l'issue de la lutte, s'échappa, et alla se réfugier dans un des forts situés de distance en distance sur les Montagnes Rocheuses, et destinés à protéger, c'est-à-dire à surveiller les mouvements des Indiens. Le chef fut vainqueur, et M. Catlin put revenir achever son portrait. Si l'épilogueur eût tué ce chef, qui lui cassa la tète, le peintre eût payé de la sienne le combat qu'il avait suscité.
Chaque jour la civilisation, qui pénètre dans l'intérieur du désert et qui détruit les populations, effraie de ses menaces ceux des chefs indiens qui commencent à posséder le don fatal de la prévoyance. Cette triste faculté est si étrangère à l'homme de la nature, qu'en général, lorsque les missionnaires les décident à semer, à planter, et à élever des bestiaux, les pommes de terre sont arrachées et mangées avant d'avoir germé, les jeunes arbres sont coupés dès qu'ils ont atteint la taille d'une lance, et les bestiaux sont tués en masse dans une grande chasse, au plus grand divertissement des jeunes guerriers. Pourtant les faits de l'expérience se pressent si terriblement sous leurs yeux, que les sages de plusieurs tribus encore barbares confient leurs enfants aux missionnaires pour les instruire, et renoncent entre eux à ce système de guerre rendu plus destructif depuis cent ans par l'usage des armes à feu qu'il ne l'avait été durant tous les siècles du passé. Notre civilisation arrivera-t-elle à sauver ces nobles races lorsqu'elles l'auront franchement acceptée? J'en doute, puisque nous sommes si peu civilisés nous-mêmes, et que l'infâme cupidité du trafic ne fait que substituer de nouvelles causes de destruction aux effets des rivalités et des luttes de tribu à tribu. Les empiétements de la chasse sur les territoires giboyeux de ces tribus respectives sont des causes de guerre rendues toujours plus fréquentes à mesure que les tribus sont refoulées les unes sur les autres par les conquêtes du défrichement. L'appât du gain est une autre source de dévastation. Les Indiens ont appris à échanger leurs pelleteries contre nos produits, et telle tribu, voisine des établissements civilisés, détruit aujourd'hui en trois jours plus de daims et de bisons pour le commerce qu'elle n'en tuait jadis en un an pour sa consommation. Quelle sera l'issue de cette lutte d'extermination où les premiers progrès du sauvage sont l'intempérance, c'est-à-dire un vaste système d'empoisonnement, l'usage d'instruments plus meurtriers que ceux de ses pères, et la destruction du gibier, son unique ressource? La catastrophe qui les précipite est effroyable à prévoir, et quand on songe que les libertés tant vantées des Etats-Unis, et l'absence de misère et d'abjection, qui rendent en apparence la société anglo-américaine si supérieure à la nôtre, ne reposent que sur l'extinction fatale des habitants primitifs, n'est-on pas attristé profondément de cette loi monstrueuse de la conquête, qui préside depuis le commencement du monde au destin des races humaines?
Entre la nécessité de périr de misère et celle de s'initier à notre imparfaite civilisation, plusieurs chefs ont donc opté pour le dernier parti, et chaque jour la question qui s'agite entre les principaux conducteurs de tribus est celle-ci : Rester sous la tente et vivre au jour le jour, tant bien que mal, de conquêtes sur les voisins et les bêtes sauvages, ou bien faire des briques, bâtir des maisons, permettre que les enfants apprennent à lire, cultiver les terres, et faire des traités de paix avec les tribus environnantes. Les jeunes gens doivent naturellement protéger les idées nouvelles, les vieillards tenir aux anciennes, et j'avoue que, pour mon compte, je trouve que la poésie est de ce côté-là. Mais il est bien question de poésie par le temps qui court!
Pour ne citer qu'un exemple de ces luttes entre l'ancien et le nouveau principe, je te raconterai l'histoire de Miou-hu-shi-Kaou, c'est-à-dire le Nuage-Blanc, chef de la tribu des Ioways, peuplade qui habite les plaines du Haut-Missouri, au pied des Montagnes Rocheuses. Son père était un fameux guerrier qui avait fait furieusement la guerre à ses voisins, mais qui, pourtant, s'était prononcé pour la religion et la civilisation des blancs. Il périt victime d'une conspiration pour avoir voulu punir certains guerriers de sa nation, coupables d'avoir massacré traîtreusement des voisins inoffensifs. Le NuageBlanc ne pleura pas publiquement la mort de son père avec les cérémonies d'usage. Il cacha sa douleur et fit le serment de vengeance. En effet, il tua six de ces assassins en diverses rencontres, et il les eût tués tous, si la tribu effrayée n'eût pris le parti de l'élire pour chef. La royauté n'est pas héréditaire chez les Ioways, et une des lois principales imposées à l'élu de la tribu le somme de renoncer à toute vengeance personnelle. Le Nuage-Blanc refusa longtemps, et quand il se vit forcé d'accepter le commandement, il laissa éclater sa douleur, fit faire de solennelles funérailles à son père, et s'enferma pendant un mois sous sa tente, sans permettre à personne d'en approcher. Ce jeune homme, d'une noble et belle figure et d'un caractère froid et mélancolique, renonça dès lors aux terribles pensées qui l'avaient agité. Plongé dans de pénibles et sérieuses réflexions, il enterra le tomahawk de la guerre, et se fit honneur d'être proclamé chef pacifique. Il voyait diminuer sa tribu de jour en jour, et la petite vérole vint tout à coup la réduire des deux tiers; c'est-à-dire que de six mille sujets il ne lui en resta que deux mille. A ces causes de douleur vint s'en joindre une que nous trouverions puérile, mais qui est grave dans les idées d'un Indien. Une taie s'étendit sur un de ses yeux, et l'effroi de perdre la vue, joint à la honte qu'une disgrâce physique imprime au front d'un guerrier et d'un chef, lui suggéra le dessein d'aller chez les blancs, autant dans l'espoir de se faire guérir de son mal que dans celui de compenser son infirmité par le prestige qui s'attache aux hommes qui ont voyagé, «qui ont beaucoup vu,
Et partant, beaucoup retenu.
Il confia son gouvernement à son oncle, et partit pour Washington, où sa guérison fut jugée impossible, mais où il conçut le désir de civiliser complètement sa tribu. Ce n'était pas chose aisée. De retour chez lui, il rencontra beaucoup d'opposition parmi les siens. Une partie des chefs secondait son projet, le reste résistait. Alors fut prise une de ces décisions dont l'analogue ne se retrouverait pas dans notre civilisation moderne, mais qui est tout à fait conforme au génie des sociétés antiques. Il fut résolu que le Nuage-Blanc, accompagné de sa famille et des principaux sages et guerriers de sa tribu, partirait pour visiter les établissements des blancs de l'autre côté du grand lac salé (l'Océan), qu'ils voyageraient aussi loin et aussi longtemps qu'ils pourraient, et qu'à leur retour, s'ils attestaient que la civilisation des blancs était partout supérieure à celle des Peaux Rouges, s'ils rapportaient beaucoup de présents, s'ils pouvaient dire qu'ils avaient eu à se louer de leur épreuve et persistaient enfin dans leur opinion, on bâtirait des maisons, on maintiendrait le système de paix avec les voisins, on commencerait à cultiver, et on donnerait l'éducation des blancs aux enfants. Que la tribu et le chef lui-même se fissent une idée de la largeur de l'Océan, de l'étendue de la terre et des nécessités de la vie chez nous, je ne le pense pas, autrement ce projet formidable les eût fait reculer. Mais gagnés par les promesses des missionnaires catholiques, naïfs, confiants et curieux comme des hommes primitifs, ils ratifièrent le contrat, et le Nuage-Blanc se mit en route avec sa famille, son sorcier, son orateur et ses amis, pour la capitale des Etats-Unis, et de là pour l'Europe, certains qu'à leur retour ils seraient l'objet d'une vénération fanatique, et pourraient exercer une domination incontestée. Ce ne fut pas sans motif que le Nuage-Blanc fit choix des plus illustres personnages pour l'accompagner; les Indiens qui n'ont jamais franchi le désert ne croient point aux merveilles de la civilisation, et regardent tout ce qu'on leur raconte de notre bien-être et de notre industrie comme autant de contes fantastiques pour les gagner et les tromper. En 1832, Oui-Djen-Djone (la Tête de l'œuf de pigeon), un des guerriers les plus distingués des As-sin-ni-boins (ceux qui font bouillir la pierre), avait été emmené à Washington par le major Sanford. Il était parti vêtu de peaux de buffles, de plumes d'aigles et de chevelures humaines; il revint au désert avec un pantalon de drap, une redingote, un chapeau de castor sur la tête, un éventail à la main. Mais là se borna son triomphe. Après avoir curieusement examiné sa toilette, ses compatriotes l'interrogèrent, déclarèrent ses récits incroyables, le condamnèrent comme menteur, et le tuèrent solennellement. Pour éviter un destin semblable, le Nuage-Blanc s'est fait accompagner de dix personnes dignes de foi, lesquelles, avec deux enfants, forment une colonie de douze Indiens Ioways actuellement à Paris, et avec lesquels j'ai eu l'honneur de causer intimement, comme je le raconterai plus tard.
Je poursuis le récit de l'expédition de ces nouveaux Argonautes. Arrivés à Washington, ils trouvèrent des difficultés qu'ils n'avaient sans doute pas prévues. D'une part, il fallait de l'argent pour entreprendre leur tour du monde, et ils n'avaient pour toute liste civile que leurs colliers de wampun, précieux coquillages qui représentent chez eux la monnaie, et que chaque guerrier porte autour de son cou. De l'autre, le gouvernement des Etats-Unis s'opposait à leur départ pour l'Europe. Depuis la triste fin des Osages, morts chez nous de tristesse et de misère, l'autorité protectrice des Indiens, sachant le mauvais effet que produit le récit de semblables déceptions, leur refuse la permission de s'expatrier. Il fallait donc aux nobles aventuriers ce que, dans notre langue et nos usages prosaïques, nous sommes forcés d'appeler un entrepreneur. Il s'en présenta un qui prit sur lui les frais considérables du voyage, et déposa pour les Ioways une caution de 300,000 francs entre les mains du gouvernement américain.
Nos idées répugnent à cette exploitation de l'homme, et le premier mouvement du public parisien a été de s'indigner qu'un roi et sa cour, exécutant leurs danses sacrées, nous fussent exhibés sur des tréteaux pour la somme de 2 francs par tête de spectateur. Quelques-uns révoquent en doute le caractère illustre de ces curiosités vivantes exposées à nos regards; d'autres pensent qu'on les trompe, et qu'ils ne se rendent pas compte du préjugé dégradant attaché parmi nous à leur rôle; car les explications nécessaires qui accompagnent leur exhibition lui donnent, en apparence, quelque analogie avec celle des animaux sauvages ou des figures de cire.
Cependant il n'est rien de plus certain que la bonne foi qui a présidé aux engagements réciproques de ces Indiens et de leur guide; et si nous pouvons faire un effort pour nous dégager de nos habitudes et de nos préjugés, nous reconnaîtrons que la pensée qui dirige le Nuage-Blanc et ses compagnons est de tout point conforme à celle qui poussait les anciens héros, les aventuriers des temps fabuleux, à voyager et à s'instruire aux frais des populations qui les accueillaient, et qui faisaient avec eux un naïf échange de connaissances élémentaires et de présents en rapport avec les mœurs du temps et des pays. A coup sûr ce moderne Jason n'apprécie point nos préjugés à l'endroit de l'exhibition publique, et ses compatriotes n'y comprendront jamais rien. Il vient, il se montre, il nous voit et il est vu de nous. Il étale son plus beau costume, il enlumine sa face de son plus précieux vermillon, il s'assied, comme un prince qu'il est, parmi ses fiers acolytes, il fume gravement sa pipe, il fait adresser par la bouche de son vénérable orateur un discours affectueux et noble au public étonné, il rend grâces au grand esprit de l'avoir conduit sain et sauf parmi les blancs, qu'il estime et qu'il admire, il les recommande au ciel, ainsi que lui et les siens; puis, sur l'invitation de l'interprête, qui lui exprime le désir des blancs d'assister à ce qu'il y a de plus respectable et de plus beau dans les fêtes de sa nation, il commande la danse de guerre, ou celle encore plus auguste du calumet. Il prend lui-même le tambourin ou le grelot, et il accompagne, de sa voix douce et gutturale, le chant de ses compagnons. Les terribles guerriers, le gracieux enfant et les femmes graves et chastes sautent en rond autour de lui. Lui-même, quelquefois, saisi d'enthousiasme au milieu de ces rites sacrés qui lui rappellent la gloire de ses pères et les affections de sa patrie, il se lève et s'élance parmi eux. Malgré son œil voilé et la mélancolie de son sourire, il est beau, il est noble, et le souvenir de sa destinée triste et courageuse attire les sympathies de ce public, qui est bon aussi, et qui bientôt passe de la terreur à l'attendrissement. Quand ils ont assez dansé à leur gré, car personne ne les commande, et ils se refuseraient à toute exigence que leur interprète ne leur soumettrait pas en termes affectueux et mesurés, ils s'approchent du public, et s'asseyent gravement devant lui. Les artistes s'approchent aussi pour admirer la beauté de leurs formes et la noblesse de leurs traits. Les bonnes âmes, jalouses de faire l'aumône respectueuse d'un peu de plaisir à ces pauvres exilés, leur offrent de petits présents qu'ils reçoivent avec dignité, et sans la moindre jalousie apparente entre eux. Puis on invite le public à les applaudir pour les remercier de leur obligeance, et ces applaudissements, seul langage qu'ils puissent comprendre de nous, ne leur sont pas refusés. On leur tend la main. Les femmes, effrayées d'abord de leur aspect terrible et de l'expression farouche que la danse guerrière donnait à leurs traits, s'enhardissent en voyant leur air naïf, fièrement timide, et ce mélange de tristesse et de confiance qui les rend si touchants. Ils saluent et serrent vigoureusement les mains qui leur sont tendues. Sont-ce là des saltimbanques auxquels on a jeté une obole, et qu'on peut, siffler? Je ne le conseillerais pas aux spectateurs. Armés de leurs lances acérées et de leurs tomahawks redoutables, qu'ils manient avec tant de grâce et de vigueur, et qu'ils font briller, en dansant, sur la tête des spectateurs, ils pourraient bien comprendre l'insulte, et nous montrer qu'on peut admirer la crinière du lion et caresser la robe du tigre, mais qu'il ne faut pas jouer avec les fils du désert comme nous jouons quelquefois si cruellement avec notre semblable. Savent-ils qu'on a acheté ce droit à la porte en entrant? A coup sûr ils l'ignorent, et s'ils savent qu'on paie, leur sainte naïveté considère ce tribut comme un présent en nature, témoignage de l'hospitalité des blancs. Maintenant l'entrepreneur est-il si coupable envers eux, de les traiter conformément à leurs idées, bien qu'elles soient contraires aux nôtres? Je ne le crois pas, puisqu'ils sont contents, puisqu'ils sont libres, puisqu'il les associe à des profits qui seuls les mettront à même de se construire ces maisons de briques qu'ils rêvent, et de peupler de taureaux et de brebis ces immenses prairies d'où le daim et le bison s'éloignent; puisque leur contrat engage l'entrepreneur à les ramener chez eux dès qu'ils le voudront, à partir demain, ce soir, pour l'Amérique, si le mal du pays s'empare d'eux; puisque enfin l'autorisation que M. Mélody a reçue de son gouvernement est fondée en termes exprès sur son caractère éprouvé de moralité, et sur la certitude que donne ce caractère, du traitement paternel réservé aux Indiens voyageurs.
Il est bien vrai pourtant que souvent ils ont de la tristesse et un violent désir de retourner dans leurs solitudes; mais l'assurance que rien ne les retient malgré eux leur donne le courage de persévérer le temps nécessaire. Dans leurs moments de loisir, ils reçoivent des visites et se font expliquer par Jeffrey, l'intelligent interprète qui ne les quitte jamais, tout ce qu'ils voient et entendent. Tous les jours M. Wattemare fils consacre deux heures à leur faire un cours d'histoire élémentaire, et il m'a assuré qu'ils l'écoutaient toujours avec intelligence, souvent avec enthousiasme. Le récit des guerres fameuses les passionne; ils commencent à en comprendre les causes et les résultats; mais je t'avoue qu'ils ne sont pas encore assez philosophes pour avoir conçu quelque chose de plus grand et de plus beau que l'histoire de Napoléon. C'est déjà beaucoup pour des sauvages, mais probablement ce n'est pas assez pour des peuples belliqueux qui sentent la nécessité de renoncer à la guerre.
C'est donc un spectacle bizarre, bien nouveau pour nous autres badauds de Paris, et fait pour passionner nos artistes, que celui que nous pouvons voir deux fois par jour à la salle Valentino. Au premier aspect, j'éprouvai pour mon compte l'émotion la plus violente et la plus pénible que jamais pantomime m'ait causée. Je venais de voir tous les objets effrayants que renferme le musée Catlin, des casse-têtes primitifs auxquels ont succédé maintenant des hachettes de fer fabriquées par les blancs, mais qui, dans le principe, étaient faites d'un gros caillou enchâssé dans un manche de bois; des crânes aplatis et difformes étalés sur une table, dont plusieurs portaient la trace du scalp, des dépouilles sanglantes, des masques repoussants, des peintures représentant les scènes hideuses de l'initiation aux mystères, des supplices, des tortures, des chasses homériques, des combats meurtriers; enfin, tous les témoignages et toutes les scènes effroyablement dramatiques de la vie sauvage; et surtout ces portraits dont l'accoutrement fantastique est varié à l'infini et fait passer la face humaine par toutes les ressemblances possibles avec les animaux féroces. Quand un bruit de grelots qui semblait annoncer l'approche d'un troupeau m'avertit de courir prendre ma place, j'étais tout disposé à l'épouvante, et lorsque je vis apparaître en chair et en os ces figures peintes, les unes en rouge de sang, comme si on les eût vues à travers la flamme, les autres d'un blanc livide avec des yeux bordés d'écarlate, d'autres grillagées de vert et de jaune, d'autres enfin mi-parties de rouge et de bleu, ou portant sur leur fond naturel couleur de bronze l'empreinte d'une main d'azur, toutes surmontées de plumes d'aigle, et de crinières de crin ; ces corps demi-nus, magnifiques modèles de statuaire, mais bariolés aussi de peintures, et chargés de colliers et de bracelets de métal; ces colliers de griffes d'ours qui semblent déchirer la poitrine de ceux qui les portent, ces manteaux de peaux de bisons et de loups blancs avec des queues qui flottent et qui semblent appartenir à l'homme, ces boucliers et ces lances garnies de chevelures et de dents humaines, la peur me prit, je l'avoue, et l'imagination me transporta au milieu des plus lugubres scènes du Dernier des Mohicans. Ce fut bien autre chose quand la musique sauvage donna le signal de la danse guerrière de l'approche. Trois Indiens s'assirent par terre; l'un frappait un tambourin garni de peaux, qui rendait un son mat et lugubre, l'autre agitait une calebasse remplie de graines, le troisième raclait lentement deux morceaux de bois dentelés l'un contre l'autre; puis, des voix gutturales qui semblaient n'avoir rien d'humain, entonnèrent un grognement sourd et cadencé, et un guerrier, qui me sembla gigantesque sous son accoutrement terrible, s'élança, agitant tour à tour sa lance, son arc, son casse-tête, son fouet, son bouclier, son aigrette, son manteau, enfin tout l'attirail échevelé et compliqué du costume de guerre. Les autres le suivirent; ceux qui jetèrent leurs manteaux et montrèrent leurs poitrines haletantes et leurs bras souples comme des serpents, furent plus effrayants encore. Une sorte de rage délirante semblait les transporter; des cris rauques, des aboiements, des rugissements, des sifflements aigus, et ce cri de guerre que l'Indien produit en mettant ses doigts sur ses lèvres, et qui, répété au loin dans les déserts, glace d'effroi le voyageur égaré, interrompaient le chant, se pressaient et se confondaient dans un concert infernal. Une sueur froide me gagna, je crus que j'allais assister à une opération réelle du scalp sur quelque ennemi renversé, ou à quelque scène de torture plus horrible encore. Je ne voyais plus, de tout ce qui était devant moi, que les redoutables acteurs, et mon cerveau les plaçait dans leur véritable cadre, sous des arbres antiques, à la lueur d'un feu qui allait consumer la chair des victimes, loin de tout secours humain; car ce n'étaient plus des hommes que je voyais, mais les démons du désert, plus dangereux et plus implacables que les loups et les ours, parmi lesquels j'aurais volontiers cherché un refuge. L'insouciant public parisien, qui s'amuse avant de s'étonner, riait autour de moi, et ces rires me semblaient ceux des esprits de ténèbres. Je ne revins à la raison que lorsque la danse cessa et que les Indiens reprirent, comme par miracle, cette expression de bonhomie et de cordialité qui en fait des hommes en apparence meilleurs que nous. Malgré sa gaieté, le public avait, je pense, un peu passé par les mêmes émotions que moi; car, à l'empressement qu'il mettait à serrer la main des scalpeurs, on eût dit qu'il cherchait à se familiariser avec des objets de terreur, mais qu'il ne demandait pas mieux que de s'assurer des rapports de bonne intelligence avec messieurs les sauvages. Je fis comme le public, c'est-à-dire que je me rassurai au point de vouloir lier connaissance avec la tribu, et même j'osai pénétrer dans leur intérieur avec mes enfants, sans trop de crainte de les voir dévorer. Cette visite sera la seconde partie de mon voyage et le sujet d'une seconde lettre.

Deuxième lettre à un ami
Je trouvai le Nuage-Blanc dans une petite chambre, au second, entièrement démeublée, car les Indiens ont encore un profond mépris pour ta plupart de nos aises, et la première fois qu'on leur donna des lits, on les trouva couchés dessous, le lendemain matin. Leurs lits, à eux, sont des fourrures étendues par terre, et le chef, assis à la turque sur sa peau d'ours, avait à son côté sa femme et sa fille Sagesse, âgée de deux ans et demi, baptisée comme père et mère, et encore allaitée selon l'usage de son pays. Ce chef est, comme beaucoup d'Indiens convertis, un chrétien non pratiquant, c'est-à-dire qu'il a, outre le baptême, trois autres femmes dans son pays.
Un de ses fils est au collège en Angleterre ou aux États-Unis.
Il me fit un singulier signe de tête, sans se déranger, et lorsque j'étalai devant lui une pièce de drap rouge, le don le plus précieux qu'on puisse faire à un chef indien, il daigna sourire et me tendre la main. La femme parut plus émue de la magnificence de mon offrande, et laissa échapper une exclamation; puis, sur-le-champ, elle enveloppa son enfant dans ce morceau d'étoffe, pour me montrer qu'elle en faisait cas et voulait bien l'accepter. A peine eut-elle reçu le collier que je lui destinais, qu'elle le désenfila pour regarder curieusement chaque perle, et le monarque barbare, ne pouvant résister au même désir, ne cessa de rouler ces verroteries entre ses doigts et de les examiner, malgré la gravité de la conférence qui suivit et la part qu'il voulut bien y prendre.
Je distribuai un présent à chaque Indien, et chacun s'en para pour me donner signe d'approbation.
Les noms des hommes sont: le Grand-Marcheur et Marche-en-avant, deux jeunes guerriers également beaux de formes, mais de physionomie très-différente, car l'un paraît doux et enjoué comme un enfant, et l'autre a une terrible expression de rudesse et de férocité; ensuite le docteur sorcier, appelé les Pieds garnis d'ampoules; puis la Pluie qui marche, avec son fils, enfant de onze ans, beau comme le petit Ajax; enfin le Petit-Loup et les femmes. Je te parlerai de chacun en particulier.
Le plus docte, le plus sage et le plus éloquent de ces illustres seigneurs, est certainement la Pluie qui marche. En même temps qu'orateur de la tribu, il est chef de guerre, comme qui dirait ministre de la guerre du Nuage-Blanc, qui est chef de paix ou chef de village, c'est-à-dire souverain. La Pluie qui marche a fait trente campagnes, et dans six particulièrement il s'est couvert de gloire. On le soupçonne, ainsi que le docteur, d'avoir coopéré au meurtre de Nuage-Blanc père, il a été un des plus actifs pour faire élire Nuage-Blanc fils, et, par là, il s'est mis à l'abri de sa vengeance.
Il n'y a entre eux aucune apparence de haine. Qui peut dire cependant quels drames inaperçus se passent dans l'esprit et dans l'intérieur domestique de ces exilés?
La Pluie gui marche est un homme de cinquante-six ans, d'une très-haute taille, et d'une gravité majestueuse. Il ne sourit jamais en pérorant, et, tandis que la physionomie douloureuse du Nuage-Blanc fait quelquefois cet effort par générosité, celle du vieillard reste toujours impassible et réfléchie. Sa face est large et accentuée, mais n'offre aucune autre différence de lignes avec la nôtre que le renflement des muscles du cou, au-dessous de l'angle de la mâchoire. Ce trait distinctif de la race lui donne un air de famille avec la race féline.
Ce trait disparaît même presque entièrement chez le docteur, qui est agréable et fin, suivant toutes nos idées sur la physiognomonie. Quoiqu'il ait soixante ans, ses bras sont encore d'une rondeur et d'une beauté dignes de la statuaire grecque, et son buste est le mieux modelé de tous. Son agilité et son entrain à la danse attestent une organisation d'élite. Une si verte vieillesse donne quelque regret de n'être pas sauvage, et, lorsque, parmi les spectateurs, on voit tant d'êtres plus jeunes, goutteux ou obèses, on se demande quels sont ceux qu'on montre, des sauvages de Paris ou de ceux du Missouri, comme objets d'étonnement.
Le docteur est un très-bel esprit, à la fois médecin, magicien, jongleur, poète, devin, et quelque peu orateur. Il porte un collier de graines sacrées et un doigt humain desséché en guise de médaillon, pour conjurer le mauvais oeil. Il est, en même temps, le bouffon agréable et le conseil très-sérieux du prince et de la nation. Durant la traversée, un calme plat surprit nos Argonautes sur le navire qui les transportait en Angleterre. Le docteur procéda à ses incantations, au grand plaisir des passagers blancs et au grand respect des Indiens. Deux heures après, le vent qui était tombé depuis trois jours s'éleva, et les Indiens demeurèrent convaincus, comme on peut le croire, de la science infaillible du docteur. Cependant ils jugent apparemment nos médecins encore plus sorciers que les leurs, car ils se font soigner par eux, ici, quand ils sont malades. Il semblerait aussi qu'on ne croit pas celui-là capable d'évoquer le mauvais esprit par vengeance, car le chef ne se fait pas faute de le traiter en petit garçon. Il y a quelques jours, on trouva, vers le soir, notre sorcier assis sur l'escalier, et, comme on l'invitait à s'aller coucher, il secoua la tête et resta là jusqu'au lendemain, puis le lendemain encore, et la nuit suivante, et enfin trois jours et trois nuits sans désemparer, mangeant et dormant sur cet escalier. Il était en pénitence, on n'a pu savoir pour quelle faute; mais on peut se faire, par là, une idée du pouvoir absolu du chef et de la soumission de cet Indien, qui est pourtant de naissance illustre et un guerrier très-distingué lui-même.
Mais le personnage qui a le plus gagné notre amitié, malgré l'amabilité du docteur, malgré la grande sagesse de la Pluie qui marcheet la beauté de son enfant, malgré la douce tristesse du Nuage-Blanc, et la modestie de Sa Majesté la reine, c'est le Petit-Loup, ce noble guerrier dont l'apparence herculéenne et les grands traits accentués m'avaient d'abord effrayé, mais qui, revenu auprès de sa femme malade , et le cœur rempli de tristesse à cause de la mort récente de son enfant, m'a paru le plus doux et le meilleur des hommes. Lorsqu'il s'élança le premier pour la danse, à cheval sur son arc (qu'il faisait la pantomime de fouetter avec une lanière de cuir attachée à une corne de bison), mes amis le comparèrent à Diomède. Lorsqu'il reprit le calme de sa physionomie grave et douce, pour accueillir les félicitations du public, nous l'appelâmes le Jupiter des forêts vierges; mais lorsqu'il eut essuyé les couleurs tranchantes qui l'embellissaient singulièrement, et qu'on nous raconta son histoire, nous ne vîmes plus qu'une noble et honnête figure, caractérisée en courage et en bonté, et nous l'avons alors surnommé le généreux, nom qui lui conviendrait beaucoup mieux que celui de Petit-Loup, car rien dans sa puissante et douce organisation, n'exprime la férocité ni la ruse. Ce n'est pas qu'il se fasse faute d'enlever un scalp à l'ennemi,—c'est un si glorieux trophée de la victoire, que la race indienne périra, je pense, avant d'avoir renoncé à ces horribles insignes, — ni qu'il croie offrir à nos yeux un objet repoussant en nous montrant sa manche garnie, de l'épaule au poignet, de franges de cheveux acquis par le même procédé. C'est l'héritage de ses pères, c'est sa généalogie illustre et sa propre vie de gloire et de combats qu'il porte sur lui. Faute d'histoire et de monuments, l'Indien se revêt ainsi du témoignage de ses exploits Sur la peau d'ours ou de bison qui le couvre, et dont il porte le poil en dedans, sa femme dessine et peint ses principaux faits et gestes. Ici, un ours percé de sa flèche; à côté, le héros combattant ses ennemis; plus loin, son cheval favori. Ces dessins barbares sont très-remarquables; formés de lignes élémentaires comme celles que nos enfants tracent sur les murs, ils indiquent pourtant quelquefois un sentiment très-élégant de la forme, et en général de la proportion. Le fils de la Pluie qui marche annonce beaucoup de dispositions et un goût prononcé pour cet art. Couché à plat ventre, la tête enveloppée de sa couverture comme font les Arabes et les Indiens lorsqu'ils veulent se recueillir, il trace avec un charbon sur le carreau la figure des gens qu'il vient de voir. Nous lui portons des gravures , mais où trouvera-t-il un plus beau modèle que lui-même? Que l'artiste sauvage détourne les yeux de nous et de nos œuvres, et qu'il se regarde dans une glace! Cet enfant de onze ans est un idéal de grâce et d'élégance, et, comme tous les êtres favorisés par la nature, il a l'instinct de sa dignité. Le costume de sa tribu, le cimier grec et la tunique de cuir coupé en lanières, ou simplement la longue ceinture de crins blancs, sa couleur, son buste nu, délicat et noble, le charme de ses attitudes et le sérieux de ses traits, en font un bronze antique digne de Phidias.
Mais, à travers ces digressions involontaires, revenons à notre héros le Petit-Loup, ou pour mieux dire le Généreux.
Le Petit-Loup reçut une médaille d'honneur de l'intendant supérieur des affaires indiennes, M. Harwey, qui s'exprime ainsi en le recommandant au président des États-Unis, John Tyler: « Les médailles accordées par le gouvernement sont fort estimées des Indiens... et j'en ai donné une au Petit-Loup. En la recevant, il s'est écrié, avec beaucoup de délicatesse, qu'il ne méritait aucune récompense, parce qu'il n'avait fait que son devoir; mais qu'il était heureux que sa conduite eût mérité l'approbation de sa nation et de son père. »
Lorsque le Petit-Loup, reçu aux Tuileries avec ses compagnons, interrompit la danse , suivant l'usage indien, pour raconter ses exploits, il adressa ces paroles à Louis-Philippe : « Mon grand-père, vous m'avez entendu a dire qu'avec ce tomahawk j'ai tué un guerrier pawnie, un des ennemis de ma tribu. Le tranchant de ma hache est encore couvert de son sang. Ce fouet est celui dont je me servis pour frapper mon cheval en cette occasion. Depuis que je suis parmi les blancs, j'ai la conviction que la paix vaut mieux pour nous que la guerre. J'enterre le tomahawk entre vos mains, je ne combattrai plus. »
Je terminerai l'histoire du Petit-Loup par un détail emprunté, ainsi que les précédents, à une très-exacte et très-intéressante notice de M. Wattemare fils.
« Ce que, dans sa modestie, le Petit-Loup n'avait pas dit au roi, c'est que le jour du combat dont il faisait mention, son cheval, jeune poulain plein de feu et d'ardeur, l'avait emporté loin des siens, au milieu d'un groupe de Pawnies. Trois cavaliers font volte-face, mais, effrayés par l'aspect terrible du Petit-Loup, qui se précipitait sur eux en poussant son cri de guerre, deux d'entre eux laissent tomber leurs armes. Le guerrier, dédaignant de frapper à mort des ennemis désarmés, se contenta de les cingler vigoureusement du fouet qu'il tenait de la main gauche; puis, se tournant vers le Pawnie armé, il esquiva adroitement un coup de lance que celui-ci lui portait, lui cassa la tête d'un coup de tomahawk, et, sautant à bas de son cheval, il prit le scalp. Remontant aussitôt sur l'intelligent animal, qui semblait attendre que son maître eût conquis le trophée de sa victoire, le Petit-Loup retourna tranquillement auprès des siens, après avoir jeté un cri de provocation, aux Pawnies.»
Cela ne ressemble-t-il pas à un épisode de l'Iliade!
Mais ce héros indien semble résumer en lui seul toute l'antique poésie de sa race, et, tandis que l'amour ne joue qu'un rôle secondaire dans la vie d'un Indien moderne, celui-ci a dans la sienne un roman d'amour. Prisonnier pendant deux ans chez les Sawks, il apprit rapidement la langue de cette tribu ennemie, et se fit aimer d'une jeune fille, douce et jolie, qu'il enleva en s'échappant. Par quels périls, quelles fatigues et quelles épreuves ils passèrent dans cette fuite, avant de rejoindre les tentes des Ioways, on peut l'imaginer et voir là tout un poëme. Enfin, il installa sa jeune épouse, l'Aigle femelle de guerre qui plane, dans son wigwam, et lui voua une affection exclusive, exemple bien rare dans ces mœurs libres. Il eut d'elle trois enfants qu'il a tous perdus, le dernier en Angleterre, il y a peu de mois. A chacune de ces douleurs, ressenties avec toute l'amertume ordinaire aux Indiens, il se fit une profonde incision dans les chairs de la cuisse, pour apaiser la sévérité du manitou, et témoigner sa tendresse aux chers êtres qui l'avaient quitté. Lors de la mort de ce dernier enfant, il tint pendant quarante-huit heures le petit cadavre entre ses bras, sans vouloir s'en séparer. Il avait entendu dire que la dépouille des blancs était traitée sans respect, et l'idée que le corps de sa chère progéniture pourrait bien devenir la proie d'un carabin lui était insupportable. On ne put le calmer qu'en embaumant l'enfant et en le plaçant dans un cercueil de bois de cèdre. ll consentit alors à se fier à la parole d'un quaker qui, partant pour l'Amérique, se chargea de le reporter dans sa tribu, afin qu'il pût dormir avec les ossements de ses pères. Depuis cette époque, la pauvre compagne du Petit-Loup n'a cessé de pleurer et de jeûner, si bien qu'elle est tombée dans une maladie de langueur qui fait craindre pour ses jours. Nous la vîmes étendue sur sa natte, jolie encore, mais livide. Le noble guerrier, assis à ses pieds, place qu'il ne quitte que pour paraître devant le public, lui prodiguait les plus tendres soins. Il lui caressait la tête comme un père carresse celle de son enfant, et s'empressait de lui remettre tous les présents qu'il recevait, heureux quand il l'avait fait sourire. Une telle délicatesse d'affection pour une squaw est bien rare chez un Indien, et rappelle le poëme d'Atala et de Chactas. Le baron d'Ekstein, frappé, m'a-t-on dit, de ce rapprochement, a raconté au Petit-Loup l'histoire des deux amants, et le guerrier, souriant à travers sa douleur, lui a répondu: « Je suis content de vous rappeler cela. Je sais que quand on a entendu raconter une histoire, et qu'on voit ensuite quelque chose de semblable, on éprouve du contentement. Vous nous voyez dans le malheur et la peine, et pourtant je suis satisfait que ma peine vous soit profitable, en vous rappelant une belle histoire. »
Voilà du moins ce que m'a rapporté une personne présente à cette scène. Quant à moi, j'ai trouvé aussi un peu de poésie au chevet de cette Atala nouvelle. Je tenais à la main une fleur de cyclamen, qui fixa ses regards, et que je me hâtai de lui offrir. Elle la prit en me disant qu'il y avait, dans la prairie, des espaces tels qu'un homme pouvait marcher plusieurs jours et plusieurs nuits au milieu de ces fleurs, et qu'elles lui montaient jusqu'au genou. Je m'élançai par le désir au milieu de ces prairies naturelles embaumées de la gracieuse fleur que nous cultivons ici en serre chaude, et qui, même dans les Alpes, n'atteint pas une stature de plus de six pouces. Pendant ce temps, la femme du sauvage s'y reportait par le souvenir. Elle respirait la fleur avec délices, et elle la conserva sous ses narines, en disant qu'elle se croyait dans son pays.
J'ignore par quel hasard, c'est la seconde fois que le parfum de cette fleur charmante conduit mes rêves au sein des déserts de l'Amérique. La première fois que je la vis croître libre et sans culture, ce fut par une douce matinée d'avril, au pied des montagnes du Tyrol, sur les rochers qui encadrent le cours de la Brenta. Accablé de fatigue, je m'étais endormi sur le gazon semé de cyclamens. J'eus un songe qui me transporta dans les contrées que me décrivait hier la jeune sauvage en recevant de moi une de ces fleurs. Dans mon rêve, j'ai vu la nature plus grandiose et plus féconde encore que celle déjà si féconde et si grandiose où je me trouvais alors. Les plantes y étaient gigantesques, et je crois même que j'ai remarqué des cyclamens hauts d'une coudée, qui semblaient voltiger comme des papillons sur les hautes herbes du désert. Je sais bien que quand je m'éveillai je trouvai les Alpes petites, et j'aurais méprisé mon doux oreiller de panporcini (c'est ainsi qu'on appelle le cyclamen dans ces contrées), n'eût été qu'il embaumait. Son petit nectaire semblait secouer des flots de parfums, pour me prouver que les petits et les humbles ne sont pas toujours le moins favorisés du ciel.
Mais me voici encore perdu dans une digression d'où j'aurai bien de la peine à revenir habilement au sujet de ma lettre. Habitué à de semblables distractions, tu ne me tiendras pas rigueur, et tu consentiras à être ramené sans transition au chevet de l’Aigle-femelle. Cette pauvre mère désolée a un nouveau sujet de mélancolie dans son ignorance de la langue ioway, qu'elle n'a jamais pu apprendre. Son mari, qui a si facilement appris la langue des Sawks durant sa captivité, est le seul être avec lequel elle puisse échanger ses pensées, et il semble qu'il veuille lui épargner cette solitude de l'âme en ne la quittant pas, et en l'entretenant sans cesse dans le langage de ses pères.
Pour achever ma galerie de portraits, je te parlerai en bloc des trois autres femmes, et en cela je me conformerai à la notion des Indiens, qui semblent considérer la femme comme un être collectif n'ayant guère d'individualité. Ils admettent la polygamie, comme les Orientaux , dans la mesure de leur fortune. Un chef riche a autant de femmes qu'il en peut entretenir et acheter, car chez eux, comme chez nous, l'hymen est un marché. Seulement il est moins déshonorant pour l'Indien, car, au lieu de vendre sa personne et sa liberté pour une dot, c'est lui qui, par des présents au père de sa fiancée, achète la possession de l'objet préféré. Deux chevaux, quelques livres de poudre et de tabac, quelquefois simplement un habit de fabrique américaine, paient assez magnifiquement la main d'une femme. Dès qu'elle est sous la tente de l'époux, elle devient sa servante comme elle était celle de son père : c'est elle qui cultive le champ de maïs, qui plie et dresse la tente, qui la transporte, à l'aide de ses chiens de trait, d'un campement à l'autre, qui fait cuire la chair du daim et du bison, enfin qui taille et orne les vêtements de son maître, sans cesser pour cela de porter son marmot bien ficelé sur une planche, et passé à ses épaules avec une courroie comme une valise. Elles vivent entre elles en bonne intelligence, et, dans la tribu des Ioways, on ne les entend presque jamais se quereller. Cependant, il en est de leurs rares disputes comme de celles des hommes; il faut qu'elles finissent par du sang, et alors elles se battent à coups de couteau, et même de tomahawk. Les hommes ne sont point jaloux d'elles, ou, s'ils le sont parfois, ce serait une honte de le faire paraître devant les autres hommes. Ainsi, un époux trahi punit sa femme dans le secret du ménage, mais il mange, chasse et chante avec son rival sans jamais lui témoigner ni haine ni ressentiment. Les femmes ioways portent leurs longs cheveux tressés tombant sur le dos, et séparés du front à la nuque par une large raie de vermillon qu'on prendrait de loin pour un ruisseau de sang produit par un coup de hache. Il faut que, dans tous les ajustements de l’Indien, le terrible se mêle à la coquetterie. Elles se peignent aussi la figure avec du vermillon, et leurs vêtements, composés de pantalons et de robes de peaux frangées de petites lanières, que recouvre un manteau de laine, sont d'une chasteté rigoureuse. Ce manteau rouge ou brun, bordé d'une arabesque tranchante, est d'un fort bel effet. Ce n'est en réalité qu'une couverture carrée; mais, lorsqu'elles dansent, elles le serrent étroitement autour de leur corps, en le retenant avec les mains, qui restent cachées : ainsi serrées, et sautant sur place avec une raideur qui n'a rien de disgracieux, tandis qu'une hache ou un calumet richement orné est fixé dans leur main droite, elles rappellent les figures étrusques des vases ou les hiéroglyphes des papyrus. Leur unique talent est de peindre et de broder des mocassins avec des perles, et des vêtements de peau avec des soies de porc-épic. Elles excellent dans ce dernier art par le goût des dessins, l'heureux assemblage des couleurs et la solidité du travail. Leurs physionomies sont douces et modestes. La tendresse maternelle est très-développée chez elles; mais en cela elles ne surpassent peut-être pas les hommes, comme les femmes le font chez nous. Le père indien est un être aussi tendre, aussi dévoué, aussi attentif, aussi passionné pour sa progéniture que la mère. Ces sauvages ont du bon, il faut en convenir. Quoi qu'on en dise, nous leur ôtons peut-être plus de vertus que de vices en nous mêlant de leur éducation.
Les noms des sqaws sont ici aussi étranges et aussi pittoresques que ceux de leurs époux : c'est le Pigeon qui se rengorge, le Pigeon qui vole, l’Ourse qui marche sur le dos d'une autre, etc.
Maintenant que tu connais toutes ces figures, je te traduirai les discours. Le grand orateur, la Pluie qui marche, s'assit en face de moi avec solennité, car la parole est une solennité chez les Indiens. Leur esprit rêveur est inactif la plupart du temps. Leur langue est restreinte et incomplète comme leurs idées. Ils ne connaissent pas le babil, et peu la conversation. Ils échangent quelques paroles concises pour se faire part de leurs volontés ou de leurs impressions, et quand, au siècle dernier, on faisait chanter au Huron, dans un opéra-comique très-goûté :
Messieurs, messieurs, en Huronie,
Chacun parte à son tour,
on était tout à fait dans le vrai. Dans les occasions importantes, chaque chef fait un discours, et durât-il trois heures, jamais il ne serait interrompu; encore, pour faire ce discours, faut-il être réputé un homme habile dans l'art de parler. Que penseraient nos Indiens s'ils assistaient à nos séances législatives?
La Pluie qui marche me parla donc ainsi:
« Je suis content de te voir. On nous a parlé de toi, nous avons compris que tu avais beaucoup d'amis, et nous t'estimons pour cela. Tu nous as fait des présents sans nous connaître, nous t'en savons gré. Chez nous, l'usage est de faire des présents à tous ceux que nous allons voir; nous porterons les tiens dans notre pays, ainsi que tous ceux qu'on nous a faits. Nous mettrons à part ceux qu'on nous a faits en Amérique, ceux qu'on nous a faits en Irlande, ceux qu'on nous a faits en Ecosse, ceux qu'on nous a faits en Angleterre, ceux qu'on nous a faits en France, pour faire voir à nos amis comme nous avons été reçus chez les blancs. Nous n'avons pas de maisons, nous n'avons pas de livres, ces présents seront notre histoire. »
Pendant qu'il parlait, il gesticulait sans cesse, avec lenteur et précision, énumérant sur ses doigts les contrées qu'il avait parcourues, montrant le ciel quand il parlait de son pays.
Quand je l'eus remercié de son compliment, il fit signe qu'il avait à parler encore, et recommença à pérorer d'une voix gutturale - et en remuant toujours les bras et les mains.
« Nous rendons grâces au grand esprit qui nous permet de nous trouver parmi les Français nos anciens amis et nos anciens alliés. Nous les trouvons plus aimables et plus affectueux que les Anglais. Quand j'étais un petit enfant, mon père m'avait emmené dans les établissements des Anglais, en Amérique. Ils nous faisaient beaucoup de présents et nous avions part à beaucoup de butin. Aussi nous pensions que les Anglais étaient les meilleurs parmi les blancs. Mais nous avons bien compris, depuis, qu'ils ne voulaient que nous tromper et nous tuer tous avec l'eau de feu. Comment nous donneraient-ils la richesse, eux qui, dans leur pays, ont des hommes qui meurent de faim? Depuis que j'ai vu cela, mes yeux se sont ouverts comme s'ils voyaient pour la première fois la lumière du jour. Nous n'avons eu que du malheur en Angleterre. Nous y avons perdu un de nos frères et un de nos enfants. Heureusement, en France, nous nous portons bien et nous espérons en sortir tous vivants pour retourner dans notre pays, où nous raconterons tout ce que nous avons vu et où nos enfants l'apprendront à leurs enfants. »
Nous regardâmes le Petit-Loup. Ses yeux s'étaient remplis de larmes au souvenir de la perte de son enfant, et sa figure, si effrayante dans la danse du scalp, exprimait la plus profonde sensibilité.
Les autres approuvèrent le discours de la Pluie qui marche par une courte exclamation, et le docteur, prenant la parole, déclara qu'il avait entendu avec satisfaction ce qu'avait dit l'orateur; qu'il venait le confirmer, et il ajouta, en fin politique qu'il est: « Plus nous resterons de temps ici, plus nous serons respectés et honorés chez nous. On nous a fait écrire plusieurs fois de revenir, en promettant qu'à l'avenir on nous croira. Mais si nous revenions trop tôt, tout le monde ne serait pas persuadé que nous avons été bien reçus et que nous nous sommes trouvés heureux parmi les blancs. D'ailleurs, comme notre système actuel et la volonté de notre chef le Nuage-Blanc sont de faire cesser les guerres continuelles qui nous détruisaient, et comme, pendant l'absence du chef, la tribu ne peut pas et ne doit pas se battre, nos guerriers s'accoutument à la paix, et nous aurons moins de peine à l'établir pour toujours. »
Je voulus ensuite faire parler le Nuage-Blanc, ce roi mélancolique qui roulait toujours une perle entre ses doigts, et qui, dans ses moments dé loisir, fait très-adroitement avec un morceau de bois et des chiffons, des poupées à la manière sauvage, pour sa petite-fille. Je savais aussi que son ambition était d'amasser de quoi doter cette enfant d'un trésor sans prix aux yeux de la famille, à savoir six couverts d'argent. Le contraste de ces goûts puérils du sauvage avec la gravité douce de ce profil aquilin et la fierté de ce costume qui rappelle celui des héros de l’antiquité, m'amusait et m'intéressait au plus haut point. Combien n'aurais-je pas donné de couverts d'argent si c'eût été le moyen de pénétrer dans cette âme, et d'explorer ce monde inconnu que chacun porte en soi, et que personne ne peut clairement se représenter tel qu'il est conçu par son semblable! Combien doit être grande cette différence chez l'homme primitif que l'abîme d'une suprême ignorance sépare de nos idées et de l'histoire de nos générations successives! Comment s'expliquer que cet enfant de trente ans, que j'avais sous les yeux, rêveur, timide et grêle, eût vengé la mort de son père en tuant, de sa propre main, six de ses assassins, et qu'il eût renoncé a cette expiation avec tant de répugnance? Je ne savais de quel côté l'entamer pour faire une percée, ne fût-ce qu'un trou d'aiguille, dans ce poëme mystérieux de sa destinée. Enfin je me décidai à lui demander quel était le premier devoir, non-seulement d'un chef de tribu, mais d'un homme quel qu'il soit, blanc ou rouge.
Je n'obtins qu'une réponse évasive, faite à demi-voix, les yeux baissés, et presque fermés, ce qui est la marque d'une grande dignité de sentiment chez les Indiens. « Nous sommes des gens simples, dit-il; ce n'est pas dans les bois et dans le désert que nous pouvons apprendre ce que vous lisez dans vos livres. Je vous demanderai donc la permission de ne pas continuer ce discours. »
Je demandai à l'interprête si c'était une manière de m'imposer silence et me faire sentir mon indiscrétion. Le chef répondit que non, et qu'il était prêt à recommencer un autre discours.
Je lui demandai alors quel était le plus grand bonheur de l'homme. Sa réponse fut toute personnelle, mais douloureuse et poétique. Faisant allusion à la taie qui couvre un de ses yeux, il dit : « Le plus grand bonheur d'un homme, c'est de voir la lumière du soleil. Depuis que j'ai perdu la moitié de ma vue, je comprends que ma vue était ce que j'ai possédé de plus précieux. Si je perds l'autre œil, il faudra que je meure. »
Je ne voulus pas aller plus loin de peur de l'attrister davantage, et la conversation devint plus générale. Les jeunes gens assis par terre s'égayèrent un peu avec nous.
Le Grand-Marcheur, celui qui a la figure d'un tigre et le torse d'Hercule, se mit à jouer avec la poupée de l'enfant du chef; nous lui passâmes un crayon pour qu'il fit une figure au morceau de bois qui représentait le visage. Il lui barbouilla la place du menton, en disant que, puisque cet enfant était né chez les blancs, il lui fallait de la barbe.
Je lui demandai à quoi on passait son temps sous le wigwam, les jours de pluie. Il m'expliqua qu'on faisait d'abord un fossé autour du wigwam pour empêcher les eaux d'y pénétrer, puis qu'on s'enfermait bien et que les femmes se mettaient à travailler.
- Et les hommes à ne rien faire?
- Nous sommes assis en rond comme nous voilà et nous faisons ce que nous faisons ici.
- Vous parlez?
- Pas beaucoup.
- Et vous ne vous ennuyez pas?
Le sauvage ne comprit pas ce que je voulais dire. J'aurais dû être persuadé d'avance que là où la réflexion et la méditation n'existent pas, la rêverie est toujours féconde et agréable. L'imagination est si puissante quand la raison ne l'enchaîne pas!
« Ne vous étonnez pas de leur sérénité, nous disait, en sortant, un voyageur qui connaît et comprend l'Amérique. J'ai vu, là-bas, cent exemples de gens civilisés qui se sont faits sauvages; je n'en ai pas vu un seul du contraire. Cette vie libre de soucis, de prévoyance et de travail, excitée seulement par les enivrantes émotions de la chasse et de la guerre, est si attrayante, qu'elle tente tous les blancs lorsqu'ils la contemplent de près et sans prévention. C'est, après tout, la vie de la nature, et tout ce qu'on a inventé pour satisfaire les besoins n'a servi qu'à les compliquer et les changer en souffrances. Souvent on accueille de jeunes Indiens aux Etats-Unis et on leur donne notre éducation. Ils la reçoivent fort bien; leur intelligence est rapide et pénétrante; on en peut faire bientôt des avocats et des médecins. Mais au moment de prendre une profession et d'accepter des liens avec notre société, si, par hasard, ils vont consulter et embrasser leurs parents sous le wigwam, s'ils respirent l'air libre de la prairie, s'ils sentent passer le fumet du bison, ou s'ils aperçoivent la trace du mocassin de la tribu ennemie, adieu la civilisation et tous ses avantages! Le sauvage retrouve ses jambes agiles, son œil de lynx, son cœur belliqueux. C'est la fable du loup et du chien. »
Nous quittâmes ces beaux Indiens, tout émus et attristés; car, en reprenant le voyage de la vie à travers la civilisation moderne, nous vîmes dans la rue des misérables qui n'avaient plus la force de vivre, des élégants avec des habits d'une hideuse laideur, des figures maniérées, grimaçantes, les unes hébétées par l'amour d'elles-mêmes, les autres ravagées par l'horreur de la destinée. Nous rentrâmes dans nos appartements si bons et si chauds où nous attendaient la goutte, les rhumatismes, et toutes ces infirmités de la vieillesse que le sauvage nu brave et ignore sous sa tente si mal close; et ce mot naïvement profond que m'avait dit l'orateur indien me revint à la mémoire : « Ils nous promettent la richesse, et ils ont chez eux des hommes gui meurent de faim ! »
Pauvres sauvages, vous avez vu l'Angleterre, ne regardez pas la France!
George Sand
Relation d’un voyage chez les sauvages de Paris, Le Diable à Paris, 1845-1846


Kevin Costner, Dances with Wolves (Danse avec les loups) 1990