2011-06-15

Des temples couleur de miel

- L’Aurore !
Frappée d'émerveillement, Lyra dut se tenir au garde-fou pour ne pas tomber. Le spectacle envahit au nord tout le ciel. De grand rideaux de lumière douce, qui semblaient descendre du ciel lui même, tremblotaient dans l'atmosphère. Vert pâle et rouge rosé, aussi transparents que l'étoffe la plus fragile, d'un carmin profond et enflammé tout en bas, tels les feux de l'Enfer, ils se balançaient et scintillaient librement, avec davantage de grâce que le plus talentueux des danseurs. Lyra avait même l'impression de les entendre: un bruissement lointain et murmuré. Devant cette fragilité évanescente, elle senti naître en elle un sentiment aussi profond que lorsqu'elle s'était trouvé en présence de l'ours. Elle était émue par ce spectacle, si beau qu'il en devenait presque sacré. Des larmes vinrent lui piquer les yeux, et ces larmes transformèrent la lumière en arc-en-ciel. Très vite, elle se retrouva plongée dans le même état de transe que lorsqu'elle consultait l'aléthiomètre. Peut-être, songea-t-elle avec quiétude, que cette force mystérieuse qui animait l'aiguille de l'aléthiomètre faisait aussi rougeoyer l'Aurore. Peut-être était-ce la Poussière elle même. Elle se fit cette réflexion sans même s'en apercevoir, et elle l'oublia aussitôt, pour s'en souvenir beaucoup plus tard.
Devant ses yeux ébahis, l’image d’une ville sembla se former derrière les voiles et les courants de couleur translucide : des tours et des dômes, des temples couleur de miel et des colonnades, de vastes boulevards et un jardin verdoyant, illuminé de soleil. Cette vision lui donnait le vertige, comme si elle la regardait, non pas d’en bas, mais d’en haut, par delà un gouffre si gigantesque que rien ne pouvait le franchir. Un univers entier les séparait.

Philipp Pullman, A la croisée des mondes, I, Les Royaumes du Nord, 1998



- The Aurora!
Her wonder was so strong that she had to clutch the rail to keep from falling. The sight filled the northern sky.
The sight filled the northern sky; the immensity of it was scarcely conceivable. As if from Heaven itself, great curtains of delicate light hung and trembled. Pale green and rose-pink, and as transparent as the most fragile fabric, and at the bottom edge a profound and fiery crimson like the fires of Hell, they swung and shimmered loosely with more grace than the most skillful dancer. Lyra thought she could even hear them: a vast distant whispering swish. In the evanescent delicacy she felt something as profound as she’d felt close to the bear. She was moved by it; it was so beautiful it was almost holy; she felt tears prick her eyes, and the tears splintered the light even further into prismatic rainbows. It wasn’t long before she found herself entering the kind of trance as when she consulted the alethiometer. Perhaps, she thought calmly, whatever moves the alethiometer’s needle is making the Aurora glow too. It might even be Dust itself. She thought that without noticing that she'd thought it, and she soon forgot it, and only remembered it much later.
And as she gazed, the image of a city seemed to form itself behind the veils and streams of translucent colour: towers and domes, honey-coloured temples and colonnades, broad boulevards and sunlit parkland. Looking at it gave her a sense of vertigo, as if she were looking not up but down, and across a gulf so wide that nothing could ever pass over it. It was a whole universe away.

Philipp Pullman, His Dark Materials, I, Northern Lights (The Golden Compass), 1995

A la croisée des mondes, La boussole d'or (The Golden Compass), Chris Weitz, 2007